Au Congo, l'autre poumon vert de la planète

Pendant des décennies, l’une des plus grandes forêts tropicales humides du monde est restée invisible pour les climatologues. Des chercheurs ayant grandi en Afrique centrale sont en train de changer la donne et notre vision de la protection de la planète.

De MÉLANIE GOUBY
Photographies de Nichole Sobecki
Publication 2 avr. 2025, 17:36 CEST
Michel Atianga Bongombe est l’un des observateurs recueillant des données sur le climat au centre de ...

Michel Atianga Bongombe est l’un des observateurs recueillant des données sur le climat au centre de recherche de Yangambi, en République démocratique du Congo (RDC).

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki

Retrouvez cet article dans le numéro 307 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

Dans l'épaisse canopée de la forêt tropicale du bassin du Congo, la lumière déclinante de l’après-midi miroite sur une imposante tour métallique de 55 m de haut se dressant au beau milieu de la végétation. Le vent s’est levé, la faisant osciller et grincer à chaque rafale. Mais Fabrice Kimbesa ne semble guère s’en soucier. Après s’être équipé d’un harnais de sécurité, le biologiste empoigne une fine échelle métallique et l’escalade à toute vitesse, me laissant le soin de le rattraper alors qu’il grimpe vers une petite plateforme tout en haut.

Cette structure est une tour de flux de covariance des turbulences, qui mesure notamment les échanges de gaz entre l’atmosphère et une surface donnée. Mise en service en octobre 2020, c’est la première du genre dans le bassin du Congo. Pour les climatologues qui suivent les échanges de gaz à effet de serre entre la forêt et l’atmosphère, ces tours agissent comme d’énormes stéthoscopes. Elles peuvent mesurer la quantité de dioxyde de carbone (CO2) libérée et absorbée par la forêt, ce qui permet notamment de calculer le volume des émissions mondiales séquestrées au niveau terrestre. Chaque jour, Fabrice Kimbesa entreprend cette ascension pour relever les mesures et surveiller la façon dont la forêt respire autour de lui. « Quand on consulte les données… on a l’impression d’avoir une connexion spéciale avec la forêt », dit-il. « On peut voir des choses que les autres ne voient pas. »

Aujourd’hui, après des heures sous le soleil torride de l’équateur, la forêt tropicale semble expirer, sa canopée engloutie sous des nuages de brume. Les données enregistrées révèlent une tendance plus précise : au cours des dernières vingt-quatre heures, les niveaux de CO2 dans la région ont diminué de façon conséquente pendant la journée, la végétation ayant transformé le gaz à effet de serre en oxygène lors de la photosynthèse, pour remonter lentement après le coucher du soleil.

Ce type de travail n’a jamais été aussi essentiel. Les forêts tropicales étaient autrefois à l’origine de la séquestration d’environ la moitié du carbone stocké au niveau des terres du globe. Mais depuis un pic atteint dans les années 1990, leur efficacité sur ce plan ne cesse de décliner. Le bassin du Congo, qui abrite la deuxième plus grande forêt tropicale humide du monde après l’Amazonie, s’étend sur environ 200 millions d’hectares à travers l’Afrique centrale. Pourtant, alors que plus d’un millier de tours à flux collectent depuis des dizaines d’années des données sur les taux d’échange de gaz à travers le monde, la région est restée une zone blanche jusqu’en 2020.

Au centre de recherche de Yangambi, ici en 1947, les colons belges employaient des assistants congolais, ...

Au centre de recherche de Yangambi, ici en 1947, les colons belges employaient des assistants congolais, sans leur donner de véritable formation scientifique.

PHOTOGRAPHIE DE COLLECTION DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L’INERA

Il y a quelques années, un consortium international de chercheurs a constaté, d’après l’étude d’un échantillon de parcelles de forêts primaires tropicales du bassin du Congo, que la forêt tropicale humide paraissait stocker le carbone à un rythme plus régulier que l’Amazonie, où le taux d’absorption a rapidement diminué. Mais les chercheurs ont aussi remarqué que, depuis 2010, elle semblait suivre une trajectoire descendante semblable à celle de la forêt amazonienne. Pour comprendre le phénomène, Fabrice Kimbesa et un groupe de scientifiques congolais oeuvrent désormais à partir d’une ancienne station de recherche au sein de la réserve de biosphère de Yangambi, une zone de 230 000 ha située en République démocratique du Congo (RDC).

La chose aurait paru inconcevable il y a peu. La RDC, qui abrite plus de la moitié de la forêt tropicale du bassin du Congo, souffre encore d’une grande pauvreté et d’une histoire marquée par la colonisation, les dictatures et les conflits – autant de facteurs qui ont freiné le développement d’un système universitaire de qualité, et limité les emplois et les ressources pour les scientifiques.

Cependant, son importance écologique étant devenue de plus en plus manifeste, la région a attiré l’attention d’organisations mondiales de protection de l’environnement, telles que le Centre de recherche forestière internationale (Cifor), qui s’est associé à des gouvernements et à des universités pour investir des millions de dollars en infrastructures, technologie et aussi pour la formation des chercheurs. Depuis 2005, le nombre de diplômés en foresterie en RDC est ainsi passé de six à plus de 300. Aujourd’hui, cette génération pionnière de scientifiques congolais s’efforce de comprendre l’un des écosystèmes les plus vastes et les moins étudiés de notre planète, à un moment où nous en avons le plus besoin.

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    Les chercheurs veulent étudier les conséquences de la transformation des tourbières et des forêts en terres agricoles, comme cette rizière. Le processus libère le carbone stocké, mais peut aider de nouveau à le fixer par la régénération du couvert.

    PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki

    Éparpillées sur 25 000 ha, les installations coloniales délabrées de Yangambi témoignent encore aujourd’hui des sombres origines du centre de recherche. La grande ville la plus proche est Kisangani, qui se trouve à environ 115 km ; le roi des Belges Léopold II y fonda en 1885 l’un des premiers établissements de ce qui allait devenir par la suite sa propre colonie privée, l’État indépendant du Congo, après que son gouvernement eut refusé de financer une quelconque expansion dans le pays. Les émissaires du roi découvrirent dans la forêt tropicale de vastes étendues de landolphias, des lianes susceptibles d’être exploitées pour leur latex, alors que le caoutchouc connaissait un boom mondial.

    Pour récolter toujours plus de latex, la colonie naissante avait besoin de main-d’oeuvre, et les agents de Léopold II passèrent contrat avec des entreprises privées qui réduisirent en esclavage un grand nombre d’habitants. On estime à 10 millions le nombre de personnes ayant été tuées par la famine, les maladies et la brutalité des colonisateurs. En 1908, le gouvernement belge finit par prendre le contrôle de la colonie, qui devint le Congo belge. La nouvelle administration créa à Yangambi l’Institut national pour l’étude agronomique du Congo belge, afin d’explorer la forêt tropicale et de déterminer ce qui pourrait y être cultivé. Les chercheurs belges de l’époque coloniale collectèrent et analysèrent des dizaines de milliers de spécimens de plantes et les entreposèrent à Yangambi, où ils sont encore conservés aujourd’hui.

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